Témoignage de Christophe Wagner – Chargé de programmes à Elevages sans frontières
Le 24 novembre 2006, les familles bénéficiaires ayant reçu des chèvres laitières voici un an se préparent à accomplir l’objectif principal de leur contrat de solidarité : effectuer le Passage du don.
Les premières chevrettes nées au printemps ont atteint l’âge et la taille d’être « passées » à d’autres familles, la plupart d’entre elles étant déjà en gestation.
A Tiguerte, ce village de 700 âmes, enclavé à 1700m d’altitude dans les pentes arides du Haut Atlas, la solidarité n’est pas un vain mot : Cette population montagnarde, dans des conditions de climat et d’isolement extrêmes, vit quasiment en autarcie, dans une précarité que seule l’entraide permet de surmonter.
Les femmes de l’association «Tourtite » ont bien été prévenues de notre passage, mais pas de la date exacte. En l’absence de réseau téléphonique, pas moyen de confirmer notre arrivée. Aussi, quand son nuage de poussière et la vieille Land Rover de location ont annoncé notre arrivée, nous avons perçu un certain embarras de la part de nos hôtes. Mais le légendaire sens de l’accueil berbère ne souffre pas longtemps de l’imprévu …un repas sera prêt 3 heures plus tard.
Nous avons sacrifié avec plaisir à la traditionnelle cérémonie du thé vert à la menthe. Fait remarquable, celui-ci était accompagné de galettes de céréales, d’un beurre doré, d’amandes décortiquées et d’un miel au goût intense, l’ensemble de ces présents étant produits sur place, et, pour partie, avec les ruches offertes par l’association.
Le temps de cet accueil a permis un véritable miracle coloré dans le village : une à une, les femmes réapparaissent, vêtues de leur plus belles djellabas, foulards et ceintures brodées. Le contraste entre ces couleurs vives et l’uniformité ocre des champs, des maisons en pisé et des pentes montagneuses est admirable.
Autour des femmes, les enfants. En un gai nuage, ils rejoignent la petite place où aura lieu la cérémonie, traînant, poussant, tirant le fruit de leurs élevages, de jolies chevrettes chamoisées. Ces dernières, très curieuses, semblent fort peu impressionnées par ce tumulte, preuve, s’il en fallait, qu’une confiante domestication fait régner la paix entre le maître et l’animal.
Hassania, notre partenaire, présidente de l’ensemble des associations féminines, assure la mise en scène. En effet, il s’agit du premier Passage du don au Maroc.
La plus belle chevrette se voit coiffée d’une coquette broderie rose, et les femmes se rangent en deux lignes se faisant face. D’un côté, celles qui vont « passer », tenant leur animal en laisse, de l’autre, les nouvelles bénéficiaires, visiblement émues de voir en ce jour l’échéance d’une si longue attente, la réalisation d’un tel espoir.
Les hommes, mi-fiers, mi-jaloux, en tant qu’acteurs périphériques, sont aujourd’hui à nos côtés, simples spectateurs.
Alors, dans la première rangée, chaque femme se baisse pour attraper, à pleins bras, son « don » de plus de 25 kilos, « passe » sa chèvre à la destinataire de l’autre rangée. Sous une pluie d’applaudissements et de cris de joie, toutes s’embrassent.
Spontanément s’entonnent les chants, naît le rythme, ondulent les corps, et c’est la danse. Par delà le bonheur de vivre cet instant, j’ai l’intime sentiment que, loin de la dénaturer, notre action alimente cette culture.
